21/08/20
une hypothèse avecsur ana


CW : MENTIONS DE VIOLENCE CONJUGALE,
DE SUICIDE, DE VIOLENCE FAITE À SOI-MÊME,
DE MEURTRE



Ana Mendieta est décédée en « tombant » d’une fenêtre – à la lumière de cette information, tout son travail devient représentation prophétique, anticipation de sa mort, c’est ce que tout le monde y voit tout le temps, on en est submergé-e-s, on tente de trouver dans son sang le signe de toutes les violences. Au moment où j’écris, je ne sais toujours pas si le sang se trouvant dans Untitled (Self-portrait with blood) est « réel ».

Réel, ici, signifie plusieurs choses. Trois hypothèses s’offrent à moi – qu’il soit le résultat d’une violence subie, donc réel; ou bien le résultat d’une violence faite à soi-même, bien réelle celle-là aussi; que le sang soit pure mise en scène, donc réel et simultanément faux, narratif . Le sang, prenant place réellement dans l’image qu’a créée Mendieta, nous appelle aux récits, à la spéculation.

Premier récit Décontextualisées, prises comme objet culturel quelconque, dépouillées de leur aura spécifique d’oeuvre d’art, les images produites par Mendieta côtoient vaguement celles que je me rappelle avoir vues plus jeune dans des campagnes « contre » la violence conjugale. Des images de corps meurtris, à qui on demande d’avoir un pouvoir moral quelconque qui leur donnerait l’efficacité de démontrer la violence pour la prévenir.

Face aux auto-portraits, on peut adhérer au premier récit; on peut tenter de retracer dans ces images l’histoire d’une violence que l’on suppose être subie. On peut suivre le chemin que prend le sang dans le visage de Mendieta pour tenter de retracer des coups, des coupures, des gestes qui viendraient d’un en-dehors/autre. Évidemment, impossible de savoir à quel point sa mort et tout ce qui l’entoure ajoute à ce récit; je lui soupçonne d’avoir un effet plus grand qu’anticipé.

sous mon regard / l’image agit comme cautionary tale post-mortem / se colle aux hypothèses pointant les possibilités d’un meurtre / she went out the window / he argued that she was depressed / that she wanted success / sub-voluntary suicide / l’image agit dans un aller-retour / oscille entre les histoires « réelles » (vécues) et celles qui sont symboliques / vécues, mais déplacées vers la représentation / did we just not want to believe that she did it   

Ici, les trames normatives des récits de violenté-e-s et de violent-e-s rencontrent celles, plus épineuses, de celleux qui se font violence. Ces images, dans ce qu’elles créent dans le réel; dans ce qu’elles appellent comme récits; rendent difficile pour moi de m’y attarder avec mes yeux. 


don’t make her into a symbol / don’t reduce her to it / do essentialize her / don’t make her into a martyr / don’t “capitali[ze] on her death / just to justify fantasies / that are neither empowering / nor politically sound” 1

Pour m’investir dans d’autres avenues, j’écris.


Deuxième et troisième récit Si l’on replonge ces images dans leur contexte, c’est-à-dire si on les considère comme objets d’art; surtout, si on situe historiquement la pratique de Mendieta aux côté de ses collègues artistiques des années soixante et soixante-dix; on peut déceler là les codes d’un art performance auto-violent; des codes visuels et iconographiques analogues à ceux explorés en art performance féministe nord-américain et européen. Se faire mal - porter atteinte à son intégrité physique - est une tactique largement explorée à l’époque; cette pratique s’étant propagée jusqu’à être aujourd’hui avalisée. 

Cela dit, le statut de cette oeuvre – une photographie/documentation, self-portrait, comme nous l’indique le titre – nous envoie à un troisième récit, celui de l’action faite pour l’image. Il n’est pas nécessairement question de se faire mal.

L’hypothèse de la mise en scène - se représenter comme s’étant fait mal sans s’être fait mal - agirait dans la sphère carrément représentative pour venir créer du réel là où l’image tombe. Là où l’image se tient, elle ment son sang, elle crée du trouble en nous amenant à spéculer l’action précédent ce qu’elle nous montre.

Décontextualisée, l’image est violence quelconque, subie; contextualisée en tant qu’objet d’art, elle témoignerait d’une violence faite à soi-même. Le troisième récit, celui de la mise en scène, est selon moi extrêmement fécond, potentiellement beaucoup plus troublant que les deux autres - je suspecte qu’il peut nous apprendre sur des choses, des codes, des pratiques qui sont moins repérables, classables, identifiables; qu’il peut nous permettre de s’installer dans la pratique de celleux qui se représentent meurtri-e-s.
  qu
Je propose de m’engager dans ce récit; ne faisant aucune recherche supplémentaire; n’ayant aucune idée de si ce que je vois est le sang de Mendieta ou celui d’autres animaux, s’il est le résultat d’une blessure imposée ou choisie. Peu importe; l’image, cette existence matérielle, compte en elle toutes ces possibilités. Je propose, donc, de supposer qu’Ana Mendieta a placé le sang dans son visage, qu’elle a démarré le chronomètre; qu’elle s’est photographiée plusieurs fois, réappliquant du sang là ou c’était nécessaire. Qu’arrive-t-il lorsque je suppose que cette série d’auto-portraits n’est qu’une mise en scène? Qu’est-ce que l’on crée lorsqu’on se représente sanglant-e?

Quelle puissance La documentation d’une violence subie devient presque banale à côté d’une représentation de soi, délibérée, comme étant meurtri-e; le choix de se mettre en scène comme tel plus difficilement déchiffrable que le fait de décrier une violence en la documentant. Je dis banale parce que nous, violenté-e-s, ne trouvons ni apprentissage ni surprise dans les images rapportant des violences. Nous n’apprenons rien de ces preuves, nous les portons déjà. Dorlin nous dit que c’est la puissance des puissant-e-s qui est mise en scène dans les photographies des publicités « contre » la violence conjugale2. Qu’en est-il du fait de décider de se représenter comme meurtri-e; quelle puissance est mise en scène dans le cas qui nous occupe?

Je trouve des pistes fécondes du côté de J. J. Halberstam, qui s’attarde aux « anti-social feminisms », c’est-à-dire des féminismes qui « refusent des modes conventionnels de féminité en refusant de refaire, reconstruire, ou reproduire [ces codes] et qui, plutôt, se dédient complètement et férocement à la destruction du soi et de l’autre. »3 (ma traduction). Qu’est-ce qu’engendre le fait de représenter comme détruit-e sans réellement s’être attaqué-e à soi-même? Dans notre hypothèse, bien que Mendieta ne s’active pas à se détruire, elle crée tout de même l’objet représentant sa destruction. La passivité extrême de la position de la violentée se fait reverser par l’acte délibéré de la mise en scène; le sang d’Ana Mendieta devient témoin de ses propres mains d’autrice de cette représentation plutôt qu’indice de lacérations commises par d’autres.

Mise en scène du soi meurtri Au-delà de suggérer qu’une agentivité apparaîtrait magiquement avec le fait de se représenter soi-même; j’ai décidé de suivre les mises en garde d’Halberstam. Iel nous rappelle qu’un danger réside dans le fait de faire des tactiques (qu’iel nomme comme) masochistes quelque chose duquel on tenterait d’apprendre, qui nous ferait reconnaître les contrats invisibles de violence dans les quels nous sommes engagé-e-s. Je le répète; nous ne trouvons ni apprentissage ni surprise ici; nous creusons un terrain qui nous est déjà connu. J’ajoute; rien ne sert de tenter d’en extraire quelconque leçon qui figerait les contrats, par le fait même nous condamnant à cet espace délimité.

En se représentant comme meurtrie, Mendieta s’activerait à refaire, à reproduire, la posture de passivité, de violenté-e; elle ne s’engagerait pas tout à fait dans une tactique masochiste active; mais plutôt représentative. Elle déjouerait ce qu’Halberstam nomme « the liberal gesture of defiance »3. Dans cette hypothèse, la souveraineté qui se dégage de son geste est souterraine plutôt qu’oppositionnelle; elle rejoue et déjoue simultanément; elle ne s’épuise pas à répondre à (ou de) quelqu’un. À même une représentation galvaudée de la violence subie; un autre langage, la mise en représentation d’un dé-devenir. Elle devient plusieur-e-s; son image, changeant de contexte, agirait comme de multiples signaux contradictoires. Dans cette pratique d’un imaginaire incarné, Mendieta reconfigure cette zone, négocie l’espace matériel de son existence par la représentation d’un soi meurtri.


For Ana
Au moment où mon nez se met à saigner, je suis en train d’écrire. Le sang tombe sur le clavier. Je démarre la caméra de mon ordinateur afin de constater les dégâts;


on dirait qu’on vient de me casser le nez / que j’ai reçu un coup en plein visage / j’enregistre / l’image est mauvaise / je pense à ana / comme pour donner du poids au non-événement / j’ai déjà lu que les reenactments étaient une tactique utilisée par des artistes peu connu-e-s pour ajouter un peu de gloire à leur pratique (!) / j’ai déjà pensé que c’était une manière de outer son background universitaire / de se hisser au rang des canonisé-e-s / j’enregistre toujours / je pense à ana / the high-degree education was worth it / pointer l’argent dépensé pour ce sweet capital culturel / le sang coule vers mes lèvres et j’ai envie de vomir / je pense à la violence de la mort d’ana / à comment si lui n’avait pas été là sa mort à elle aurait été impensable / too much success to die / du moins de ses propres mains / yet / je saigne quelques secondes pouravec ana / en un mot / j’enregistre encore /  je cesserai d’enregistrer lorsque le sang aura cessé de couler / ma gorge est ferreuse / 

Le sang m’a lié aux récits; il a forcé des lignes de contingences; des connivences. J’ai saigné de manière involontaire; le sang qui coulait n’était donc le résultat ni d’une violence subie ni auto-infligée; il n’étant pourtant pas non-plus purement représentatif; il était et agissait à même le réel. La volonté ne s’est déployée que dans ce qui cadre l’action; l’ordinateur; la caméra; le clavier; l’écriture et la diffusion de ce texte. Le sang se serait retrouvé là, réellement sur mon visage, que je l’aie filmé ou non, que j’aie écrit ou non.

En réécoutant la vidéo, en écrivant ce texte, quelque chose d’autre apparaît; l’image me rappelle ce qu’elle a de matériel et puis je comprends; le texte me rappelle ce qu’il a de matériel et puis je comprends; j’acquiesce; le sang n’était que le mien avant que je le filme, que j’écrive. Avant de devenir sang-documentation, avant de devenir réel au-delà de sa propre réalité, ce sang n’était que le mien, avant de devenir sang-hypothèse; sang-récit; sang-liaison, ce sang n’était que le mien, puis il est devenu autre chose.




1.  Coco Fusco, citée dans Ana Mendieta: Artist or Martyr? 2. Dorlin, E. (2017). Se défendre : Une philosophie de la violence. Paris : Zones.3. Halberstam, J. (2011). The Queer Art of Failure. Durhman : Duke University Press.